Qu’est-ce qui fait le génie d’un acteur de série ?

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Confronté à un personnage souvent répétitif et familier, l’acteur doit pourtant trouver les moyens de sa réinvention. Une mission difficile, mais dont le succès garantit l’incarnation la plus mémorable d’une série.

Dans la grande vague d’amour qui submerge aujourd’hui les séries, les acteurs n’ont pas toujours la première place au panthéon du buzz. On préfère évoquer l’effervescence créative des scénaristes, et on a souvent raison de le faire, tant ceux qui tirent les ficelles ont longtemps été considérés comme les simples pions d’un système mercantile. Mais quand même : il serait temps de retrouver un équilibre.

Les acteurs constituent souvent la force créatrice la plus constante d’une série, son incarnation éternelle, son accroche sentimentale. Ils représentent parfois sa ligne morale et sa seule existence possible sur le long terme. Prenons Noah Wyle. Le beau Docteur Carter d’Urgences a bien essayé de quitter la série après sa onzième saison, épuisé, mais il a passé les quatre années suivantes à réapparaître, disparaître, réapparaître, jusqu’à la fin. Comme s’il sentait que la série, dont la plupart des acteurs et scénaristes originaux étaient partis sous d’autres cieux, avait besoin de lui. La mémoire d’Urgences vit pour toujours dans les plis de son visage enfantin.

L’art du surplace

L’acteur de série endosse une sacrée responsabilité. Son engagement ressemble à un sacerdoce. Ils sont beaucoup à avoir traversé ou traversant des années dans la peau d’un même personnage, marqués à jamais. Mes préférés parmi les plus récents : David Caruso (Les Experts Miami) ; Caroline Proust (Engrenages) ; Bryan Cranston (Malcolm et Breaking Bad) ; Adam Brody (Seth Cohen dans Newport Beach) ; Marcia Cross (Bree dans Desperate Housewives), Kieffer Sutherland (24).

Chacun à leur manière, ces marathoniens ont remis en jeu l’idéal de l’acteur de série tel que l’avaient inventé de toutes pièces quelques précurseurs, comme la comique Lucille Ball dans les années 1948-1968, ou encore Peter Falk, mister Columbo, un peu plus tard. Soit une manière de rester identique dans l’image de familiarité renvoyée au spectateur. Un surplace magnifique seulement altéré par le passage du temps. L’acteur de série, qui arpente longtemps un territoire minimal. Il doit apprendre à être limité parfois à quelques gestes, quelques mimiques qu’il tire vers l’infini de leurs possibilités.

Le risque de l’invisibilité

L’acteur de série sait qu’il ne gagnera jamais la bataille contre son personnage. C’est sa grandeur et sa tragédie. On se souvient un peu plus des grands acteurs de cinéma que des grands personnages ; alors qu’on se rappelle davantage des grands personnages de séries (qu’on appelle par leurs prénoms) que des acteurs les incarnant – on dit “Catherine Deneuve dans tel ou tel film”, tandis qu’on parle plutôt du “mec qui joue le docteur Mamour dans Grey’s Anatomy” ou de “Chandler dans Friends”, faites le test.

Etre acteur de série, c’est accepter parfois une forme d’invisibilité, le retrait ultime derrière le masque d’un autre – une définition du jeu du comédien, mais pas la seule. Un motif qu’a travaillé par exemple Hugh Laurie, l’irascible Dr. House, captivant les foules depuis 2005 avec les mêmes moues désagréables et sa célèbre claudication. En plus de jouer une partition souvent similaire, l’acteur de série doit aussi accepter d’avoir un corps étrange. Il y a bien sûr des bombes sexuelles formatées à la télévision, mais les corps hors normes y sont chéris, à l’image de Bryan Cranston, modeste quinquasans relief dont l’usure physique est le sujet même de Breaking Bad – son personnage est atteint d’un cancer dès le premier épisode.

A travers les acteurs du petit écran, de véritables cycles de vie (naissance, vieillissement, mort) se jouent devant nos yeux, naviguant parfois à la limite de la fiction et du réel. L’un des premiers gestes forts de l’histoire des séries a d’ailleurs été la grossesse de Mary Kay Stearns incluse dans sa sitcom Mary Kay and Johnny en 1948. Le plus souvent, c’est simplement l’histoire d’un visage qui défile à l’écran. Celui, traversé d’effroi, de Jennifer Garner dans Alias. Celui, limpide et intelligent, de Kristen Bell dans Veronica Mars.

La beauté des révélations

Dans la typologie des acteurs de séries, il existe une catégorie particulièrement intéressante, celle des révélations brutales, généralement dues à des soutiers d’Hollywood qui devaient apparaître pour quelques épisodes et sont finalement restés tellement ils étaient bons. On a déjà vu des scénarios de films changés parce qu’un comédien crevait l’écran, mais c’est d’abord le privilège de la série que de garder en permanence une porte ouverte à l’inattendu. Les épisodes étant écrits au fur et à mesure, la floraison d’un comédien peut être filmée quasiment en direct. Un spectacle toujours saisissant.

Un des exemples les plus connus dans la dernière décennie s’appelle Michael Emerson. Arrivé sur le tournage de Lost les mains dans les poches, prêt à jouer le rôle de Ben Linus pour une poignée d’épisodes de la deuxième saison. Il a fini par occuper le devant de la scène pour devenir l’un des plus mémorables méchants de l’histoire de la télé.

                                        Anna Paquin, Sookie dans True Blood

Le mépris du cinéma

Parfois méprisés mais souvent aimés en secret, les actrices et acteurs de séries provoquent des passions profondes. Ils sont convoités par l’industrie du cinéma, qui a toujours eu tendance à les récupérer méthodiquement, de Clint Eastwood, héros de Rawhide dans les années 60, à Johnny Depp (21 Jump Street), Bruce Willis (Clair de lune) ou encore Jennifer Aniston (Friends) – le contraire est plus rare, mais existe, comme Glenn Close dans Damages. Mis à part ces cas particuliers, la greffe se révèle souvent étrange, le cinéma n’offrant que rarement aux acteurs de séries des rôles à leur hauteur. Pour un Kyle Chandler bien utilisé dans Super 8 de J.J. Abrams (même s’il n’est pas le héros), combien de stars télé transformées en seconds rôles-citrouilles au cinéma ? Bryan Cranston de Breaking Bad apparaît dans La Défense Lincoln et Drive pour des emplois anecdotiques (dans le même Drive, Clint Eastwood (Rawhide) la sublime Christina Hendricks de Mad Men et l’intéressant Ron Perlman de Sons of Anarchy sont sous-utilisés).

Dans Scream 4, sorti au printemps 2011, le stratagème s’avère carrément pervers. Les adolescentes trucidées à la chaîne dans les premières minutes du film sont quasiment toutes des comédiennes de séries : Lucy Hale de Pretty Little Liars, Shenae Grimes de Degrassi et 90210, Anna Paquin de True Blood, Kristen Bell de Veronica Mars, Brittany Robertson de Life Unexpected et Aimee Teegarden de Friday Night Lights. Hayden Panettiere (Heroes) survit au-delà des cinq premières scènes. Bravo à elle.

Le cinéma se vengerait-il de la hype autour des acteurs de séries en les humiliant ? L’hypothèse est plausible. Une chose est sûre : quand on voit un acteur de série dans un film, on ne fait souvent que regretter très fort l’ampleur et la beauté de ce qu’il nous a donné sur le petit écran.

Source : Les Inrocks.com

Confronté à un personnage souvent répétitif et familier, l’acteur doit pourtant trouver les moyens de sa réinvention. Une mission difficile, mais dont le succès garantit l’incarnation la plus mémorable d’une série.

Dans la grande vague d’amour qui submerge aujourd’hui les séries, les acteurs n’ont pas toujours la première place au panthéon du buzz. On préfère évoquer l’effervescence créative des scénaristes, et on a souvent raison de le faire, tant ceux qui tirent les ficelles ont longtemps été considérés comme les simples pions d’un système mercantile. Mais quand même : il serait temps de retrouver un équilibre.

Les acteurs constituent souvent la force créatrice la plus constante d’une série, son incarnation éternelle, son accroche sentimentale. Ils représentent parfois sa ligne morale et sa seule existence possible sur le long terme. Prenons Noah Wyle. Le beau Docteur Carter d’Urgences a bien essayé de quitter la série après sa onzième saison, épuisé, mais il a passé les quatre années suivantes à réapparaître, disparaître, réapparaître, jusqu’à la fin. Comme s’il sentait que la série, dont la plupart des acteurs et scénaristes originaux étaient partis sous d’autres cieux, avait besoin de lui. La mémoire d’Urgences vit pour toujours dans les plis de son visage enfantin.

L’art du surplace

L’acteur de série endosse une sacrée responsabilité. Son engagement ressemble à un sacerdoce. Ils sont beaucoup à avoir traversé ou traversant des années dans la peau d’un même personnage, marqués à jamais. Mes préférés parmi les plus récents : David Caruso (Les Experts Miami) ; Caroline Proust (Engrenages) ; Bryan Cranston (Malcolm et Breaking Bad) ; Adam Brody (Seth Cohen dans Newport Beach) ; Marcia Cross (Bree dans Desperate Housewives), Kieffer Sutherland (24).

Chacun à leur manière, ces marathoniens ont remis en jeu l’idéal de l’acteur de série tel que l’avaient inventé de toutes pièces quelques précurseurs, comme la comique Lucille Ball dans les années 1948-1968, ou encore Peter Falk, mister Columbo, un peu plus tard. Soit une manière de rester identique dans l’image de familiarité renvoyée au spectateur. Un surplace magnifique seulement altéré par le passage du temps. L’acteur de série, qui arpente longtemps un territoire minimal. Il doit apprendre à être limité parfois à quelques gestes, quelques mimiques qu’il tire vers l’infini de leurs possibilités.

Le risque de l’invisibilité

L’acteur de série sait qu’il ne gagnera jamais la bataille contre son personnage. C’est sa grandeur et sa tragédie. On se souvient un peu plus des grands acteurs de cinéma que des grands personnages ; alors qu’on se rappelle davantage des grands personnages de séries (qu’on appelle par leurs prénoms) que des acteurs les incarnant – on dit “Catherine Deneuve dans tel ou tel film”, tandis qu’on parle plutôt du “mec qui joue le docteur Mamour dans Grey’s Anatomy” ou de “Chandler dans Friends”, faites le test.

Etre acteur de série, c’est accepter parfois une forme d’invisibilité, le retrait ultime derrière le masque d’un autre – une définition du jeu du comédien, mais pas la seule. Un motif qu’a travaillé par exemple Hugh Laurie, l’irascible Dr. House, captivant les foules depuis 2005 avec les mêmes moues désagréables et sa célèbre claudication. En plus de jouer une partition souvent similaire, l’acteur de série doit aussi accepter d’avoir un corps étrange. Il y a bien sûr des bombes sexuelles formatées à la télévision, mais les corps hors normes y sont chéris, à l’image de Bryan Cranston, modeste quinquasans relief dont l’usure physique est le sujet même de Breaking Bad – son personnage est atteint d’un cancer dès le premier épisode.

A travers les acteurs du petit écran, de véritables cycles de vie (naissance, vieillissement, mort) se jouent devant nos yeux, naviguant parfois à la limite de la fiction et du réel. L’un des premiers gestes forts de l’histoire des séries a d’ailleurs été la grossesse de Mary Kay Stearns incluse dans sa sitcom Mary Kay and Johnny en 1948. Le plus souvent, c’est simplement l’histoire d’un visage qui défile à l’écran. Celui, traversé d’effroi, de Jennifer Garner dans Alias. Celui, limpide et intelligent, de Kristen Bell dans Veronica Mars.

La beauté des révélations

Dans la typologie des acteurs de séries, il existe une catégorie particulièrement intéressante, celle des révélations brutales, généralement dues à des soutiers d’Hollywood qui devaient apparaître pour quelques épisodes et sont finalement restés tellement ils étaient bons. On a déjà vu des scénarios de films changés parce qu’un comédien crevait l’écran, mais c’est d’abord le privilège de la série que de garder en permanence une porte ouverte à l’inattendu. Les épisodes étant écrits au fur et à mesure, la floraison d’un comédien peut être filmée quasiment en direct. Un spectacle toujours saisissant.

Un des exemples les plus connus dans la dernière décennie s’appelle Michael Emerson. Arrivé sur le tournage de Lost les mains dans les poches, prêt à jouer le rôle de Ben Linus pour une poignée d’épisodes de la deuxième saison. Il a fini par occuper le devant de la scène pour devenir l’un des plus mémorables méchants de l’histoire de la télé.

                                        Anna Paquin, Sookie dans True Blood

Le mépris du cinéma

Parfois méprisés mais souvent aimés en secret, les actrices et acteurs de séries provoquent des passions profondes. Ils sont convoités par l’industrie du cinéma, qui a toujours eu tendance à les récupérer méthodiquement, de Clint Eastwood, héros de Rawhide dans les années 60, à Johnny Depp (21 Jump Street), Bruce Willis (Clair de lune) ou encore Jennifer Aniston (Friends) – le contraire est plus rare, mais existe, comme Glenn Close dans Damages. Mis à part ces cas particuliers, la greffe se révèle souvent étrange, le cinéma n’offrant que rarement aux acteurs de séries des rôles à leur hauteur. Pour un Kyle Chandler bien utilisé dans Super 8 de J.J. Abrams (même s’il n’est pas le héros), combien de stars télé transformées en seconds rôles-citrouilles au cinéma ? Bryan Cranston de Breaking Bad apparaît dans La Défense Lincoln et Drive pour des emplois anecdotiques (dans le même Drive, Clint Eastwood (Rawhide) la sublime Christina Hendricks de Mad Men et l’intéressant Ron Perlman de Sons of Anarchy sont sous-utilisés).

Dans Scream 4, sorti au printemps 2011, le stratagème s’avère carrément pervers. Les adolescentes trucidées à la chaîne dans les premières minutes du film sont quasiment toutes des comédiennes de séries : Lucy Hale de Pretty Little Liars, Shenae Grimes de Degrassi et 90210, Anna Paquin de True Blood, Kristen Bell de Veronica Mars, Brittany Robertson de Life Unexpected et Aimee Teegarden de Friday Night Lights. Hayden Panettiere (Heroes) survit au-delà des cinq premières scènes. Bravo à elle.

Le cinéma se vengerait-il de la hype autour des acteurs de séries en les humiliant ? L’hypothèse est plausible. Une chose est sûre : quand on voit un acteur de série dans un film, on ne fait souvent que regretter très fort l’ampleur et la beauté de ce qu’il nous a donné sur le petit écran.

Source : Les Inrocks.com

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