La guerre des Borgias

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Je me procure la série « The Borgias » en pensant à la nouvelle série de Canal + et voilà que je m’aperçois qu’il existe deux séries : « The Borgias » et « Borgia ». Ayant largement entamé la version américaine, j’en reste là. Néanmoins, cette concurrence me laisse perplexe : n’y a-t-il plus de sujet de séries que les producteurs en arrivent à faire les mêmes ? Retour sur la guerre des Borgia, une guerre audiovisuelle. Et c’est entre la chaîne américaine Showtime et Canal + (qui diffuse actuellement la série), que le conflit prend forme. Ces deux géants nous promettent du sang, du sexe et des larmes.

Saint-Vaclav fait nef comble en ce lundi, plutôt frisquet, de la mi-novembre. Mais l’église, en bordure du centre historique de Prague, accueille de drôles de paroissiens : le cardinal Rodrigo Borgia se recueille devant la dépouille du pape Innocent VIII, pendant que des figurants costumés en princes de la Renaissance patientent dans un silence religieux. Le temps d’une journée, le lieu de culte s’est transformé en plateau de tournage : le cinéaste allemand Oliver Hirschbiegel (La Chute) tourne, pour Canal+, le troisième épisode de Borgia, une série européenne sur la dynastie sulfureuse qui régna sur le Vatican à la fin du XVe siècle.

Le même jour, 450 kilomètres plus au sud, Rodrigo Borgia a troqué le rouge cardinalice pour le blanc papal. Dans les studios Mafilms de Budapest, la chaîne américaine Showtime termine les prises de vues de The Borgias. « C’est une situation inédite dans l’histoire de la télévision », dit Fabrice de La Patellière, directeur de la fiction de Canal+ : deux séries de prestige, au sujet identique, se trouvent en concurrence sur le marché international de l’audiovisuel. Avec, au-delà des énormes enjeux économiques, une question de suprématie artistique : les Européens réussiront-ils à faire mieux que les Américains, champions du monde incontestés en matière de séries ?

La guerre des Borgia a démarré au printemps 2008. A cette époque, Canal+ vient de diffuser la première saison des Tudors, une série aguicheuse sur les amours tourmentées du roi d’Angleterre Henri VIII. Emballé par ce programme que produit… Showtime, le patron de Canal+, Rodolphe Belmer, demande à Takis Candilis, PDG de Lagardère Entertainment, d’imaginer une série historique qui reprendrait la recette des Tudors : de la politique, de la violence et du sexe. L’histoire de la famille Borgia, avec ses crimes avérés ou fantasmés, ses rumeurs d’inceste et de fratricide, s’impose rapidement.

Fontana se lance dans l’écriture avec, assure-t-il, une démarche de « journaliste » : « Je recoupe les sources après de nombreuses recherches. Et j’essaie de rester au plus près de la vérité historique. » Le résultat se démarque résolument du « feuilleton historique traditionnel à la française », se réjouit Fabrice de La Patellière : « Borgia a une authentique grammaire de série de 52 minutes, avec des personnages récurrents, des enjeux clairement exposés dans une présentation rapide et des histoires bouclées à la fin de chaque épisode. » La présence de Fontana au générique permet à Klaus Zimmermann de convaincre un coproducteur allemand. Avec l’espoir de livrer trois autres saisons.

A la même époque, les dirigeants de Showtime recherchent activement un successeur aux Tudors, dont la quatrième et dernière saison doit s’achever au printemps 2010. L’Irlandais Neil Jordan est leur homme. Cela fait huit ans que le cinéaste d’Entretien avec un vampire cherche à réaliser un film sur les Borgia. Un projet deux fois repoussé malgré l’accord de Christina Ricci et d’Ewan McGregor en 2002, puis de Scarlett Johansson et de Colin Farrell en 2005, avant d’être mis en sommeil par la crise : à Hollywood, les films en costumes sont désormais trop risqués. Neil Jordan accepte de transformer son film en une série de dix épisodes dont il sera coproducteur exécutif aux côtés de Michael Hirst, le créateur des Tudors. Pour Fabrice de La Patellière, aucun doute : « La chaîne Showtime s’est réveillée parce qu’elle ne voulait pas se faire doubler par les Européens sur son terrain. » Selon Klaus Zimmermann, les Américains ont même contacté Canal+ pour fusionner les deux Borgia. « Mais ils en étaient encore au stade du pilote, alors que Tom Fontana avait déjà écrit les douze épisodes, raconte-t-il. Nous avons préféré rester de notre côté. » Au risque de se fermer le marché américain. « Les Etats-Unis sont tellement protectionnistes », soupire Fabrice de La Patellière.

Les deux projets vont donc se développer en parallèle… avec un budget équivalent (2 millions d’euros par épisode) et des choix de production similaires. Impossible de tourner sur les lieux de l’action : trop compliqué (les autorités vaticanes sont sourcilleuses sur les autorisations de tournage), et surtout trop coûteux. Direction l’Europe centrale, où techniciens et figurants sont moins chers, et les incitations fiscales attractives.

Six mois avant son rival, Neil Jordan débute le tournage en Hongrie en avril dernier, avec un casting de stars : Jeremy Irons, Joanne Whalley… De son côté, Oliver Hirschbiegel lance son premier « Moteur » le 4 octobre en République tchèque, avec une distribution cosmopolite : l’Américain John Doman (vu dans Oz) incarne Rodrigo, l’Espagnole Assumpta Serna joue sa maîtresse ; le Français Stanley Weber (fils de Jacques) est Jean Borgia, et la Germano-Russe Isolda Dychauk, la jeune Lucrèce. Des acteurs solides, convaincants au vu des rushes, mais moins prestigieux que Jeremy Irons et consorts. Canal+ préfère mettre l’accent sur l’apport créatif de Tom Fontana et la richesse de la direction artistique.

Une référence picturale qui semble également avoir guidé Neil Jordan, au vu de la bande-annonce très spectaculaire que Showtime a mise en ligne sur son site. Au menu : les manœuvres politiques de Rodrigo, son opposition au cardinal Della Rovere, la rivalité entre ses deux fils, les relations ambiguës entre Lucrèce et son frère César… soit peu ou prou ce que promettent les synopsis des douze épisodes écrits par Tom Fontana. Borgia et The Borgias ne seraient-ils donc que mitre blanche et blanche mitre ? Verdict en novembre, avec la diffusion des premiers épisodes de Borgia sur Canal+. Six mois après le début de The Borgias sur Showtime.

Du peu que j’ai pu voir, je préfère la version américaine : Jeremy Irons est impressionnant en Rodrigo Borgia, rien que le générique à la Desperate Housewives bourré de références artistiques me plait énormément. Mon choix est fait : vivement la prochaine saison de « The Borgias ». 

Source : Télérama

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